Bâtisseurs du lendemain
            Un extrait :

      Une affaire de "poule"

           Ce matin-là, à l’aube de l’an 2004, Maurice Gervais-Papey est
    assis dans la salle à manger de la villa familiale sise à Fort-
    Princier, l’immense quartier principal de “la ville”, un État ima-
    ginaire de la Caraïbe qui, tout comme sa voisine Haïti, 'célèbre’
    le bicentenaire de son indépendance. En attendant l’après-midi où
    il doit se rendre à un événement important, Maurice écoute les
    nouvelles qu’égrène sans répit un poste radio placé près de lui
    sur la table. Entre dépêches et publicités, il laisse son esprit
    se perdre dans le souvenir.
           Le morceau ci-après, qui débute et le Deuxième Mouvement (Rémi-
    niscences) et le chapitre 3, réunit pour la première fois Maurice
    et ses amis Jean-Jacques Brodais et Henri Tarpon –-l’avocat, l’en-
    seignant et le banquier. Trois amis inséparables –-les cavaliers
    polka–- dont l’action et la pensée se situent au cœur du roman, en
    modulent les cinq mouvements et aident à comprendre la trame de la
    vie dans cette “ville” qu’oppresse le Prophète depuis une cinquan-
    taine d’années par le biais de deux régimes qui se sont succédé
    dans la deuxième moitié du vingtième siècle : l’un, la ‘première
    manière’ trentenaire, s’étendit de la fin des années 1950 jusqu’au
    milieu de la décennie 1980 ; l’autre, la ‘deuxième manière’ mi-
    trentenaire, lancée au seuil des années 1990, se poursuit encore
    au moment où se déroule l’action.
           Dumalia et Chipoul sont des voisins assez pauvres des Gervais-
    Papey ; Man Lalie et Calixte forment le personnel de maison des
    Gervais-Papey ; Castro, Jean-Jean et Mòy sont les surnoms donnés
    dans le milieu à Henri, Jean-Jacques et Maurice.


           Jean-Jacques, Maurice et Henri se rencontrent régulièrement le
    soir dans la cour de la villa Gervais-Papey. Ces instants-là, ils
    causent et débattent -—conversations à bâtons rompus !—- sous un
    arbre qui, pour eux, a valeur de symbole. C’est un manguier de la
    variété fransik. Il fut planté à la naissance de Maurice, quelque
    trois décennies et demie auparavant, par un grand-oncle de sa mère
    qui s’exécuta en appliquant une coutume ancienne du monde paysan
    de la ville.
           Maurice vit le jour dans de poignantes circonstances -—on y
    arrive. Le grand-oncle en question avait créé l’exception de
    laisser son habitation de la banlieue agricole pour se retrouver à
    Fort-Princier pour la dramatique occasion. Il devait accueillir
    personnellement le nouveau-né, affirma-t-il.
           Patriarche vivant sur les terres où plongent les racines bicen-
    tenaires de la famille de Solange Gervais-Papey, il voulait aussi
    être au chevet de sa petite-nièce bien aimée dont la vie, à l’heu-
    re de l’accouchement, était menacée au propre comme au figuré.
    Quand, par la grâce de Dieu, l’enfant finit par venir au monde, le
    vieillard exigea qu’on lui en remît le cordon ombilical. Il le fit
    sécher pendant quelques jours, puis le mit en terre dans la cour
    de la villa en plaçant un noyau de mango fransik dessus. Il décré-
    ta : mon arrière-petit-neveu devra prendre soin lui-même de l’ar-
    bre qui en sortira une fois qu’il sera en mesure de le faire, à
    partir de l’âge de deux ans environ. Ce sera son arbre ! Et il     
    s’en retourna chez lui.
           Chose ordonnée, chose faite. Solange Gervais-Papey inculqua à
    son fils le culte de son manguier ; elle le fit l’arroser tous les
    matins dès sa plus tendre enfance. Bien vite, Maurice entreprit   
    d’effectuer la tâche quotidienne de son propre mouvement, sans in-
    jonction maternelle. Le rituel d’aspersion se fit une seconde natu-
    re pour lui. Des années plus tard, l’arbre, devenu grand, commença
    à produire des fruits si gros, si juteux, si savoureux, et en tel-
    le quantité, et jusqu’à ce jour, que chaque année à la saison des
    mangues il n’y en a jamais assez pour les parents, amis et voisins
    demandeurs. La sœur Dumalia en raffole ! Chipoul aussi. Et ils s’y
    connaissent en mango ces deux-là ; ils jurent que nulle part sur
    la terre des ancêtres il n’existe des mangues aussi volumineuses,
    aussi sucrées, à la texture aussi soyeuse, et qui exigent que vous
    fassiez autant attention quand vous les dégustez afin que votre vê-
    tement ne soit imbibé par l’épais jus qui en coule avec l’abondan-
    ce d’un énorme robinet hors de contrôle -—bon, pas un de ces robi-
    nets dont l’eau est dotée du point disparaître (1), ces robinets
    alimentés par le SALE, le Service Autonome de Livraison d’Eau.
    Tout cet engouement amuse l’avocat qui laisse à sa mère, active-
    ment secondée par Man Lalie et Calixte, la tête des opérations an-
    nuelles de distribution -il en évite du coup le casse-tête. Mauri-
    ce n’a que deux exigences : Calixte doit d’abord remplir un grand
    sac en toile de fruits à ras bord que l’homme de loi délivre per-
    sonnellement à un foyer de bienfaisance qui accueille des resta-
    vèk (2) échappés de leur géhenne domestique ; puis, préparer trois
    lots importants que Maurice offre à Jean-Jacques et Henri, et à
    Marguerite, son amante. Il y a des années, avant que le patriarche
    qui planta l’arbre ne mourût, Maurice, accompagné de sa mère, se
    faisait un devoir de lui rendre visite tous les ans : il en profi-
    tait pour lui en apporter un panier rempli ainsi que d’autres
    provisions.
           Pour les cavaliers polka, le manguier est l’arbre, notre ar-
    bre. Et c’est sous la magnifique voûte de feuillage de ce végétal
    spécial que Maurice accueille ses deux amis de temps en temps pour
    de vespérales séances d’échanges d’idées. Ces entretiens, et aus-
    si d’autres tenus soit dans la salle à manger, soit chez Jean-
    Jacques ou Henri, s’épanouissent souvent en de roboratives dis-
    cussions, d’édifiants exercices où l’esprit s’en donne à cœur joie
    et où le sens d’analyse a beau jeu de se pencher sur tout, sur-
    tout des questions d’intérêt national. L’humour aussi, épicé des
    fois...
           Il y a trois semaines, se rappelle l’avocat pendant que de la
    radio tombent des publicités, Jean-Jacques et Henri bavardaient
    avec lui, “sous l’arbre”. Installés dans des dodines, ils se ba-
    lançaient d’avant en arrière en dégustant des morceaux de canne à
    sucre épluchée. Une douce brise leur effleurait le visage. Sujets
    légers, esprits détendus, causerie agréable. Du ciel tombait une
    lumière adamantine timide. Un crépuscule superbe, douillet, soirée
    de décours où la Lune, câline, exprimait comme une caresse son hé-
    sitation à éclairer la Terre.
           Brusquement, Henri annonça avec enthousiasme :
    - Messieurs, j’ai un zen pour vous !
    - Hé ! une histoire drôle : vas-y, accouche ! lança Jean-Jacques.
    - Un peu de rire nous fera le plus grand bien, renchérit Maurice.
    Alors c’est quoi, ce zen ?


           S’ensuivit une conversation où l'attention des trois amis se
    porta à tour de rôle sur des questions d’intérêt communautaire.
    Les observations et opinions tombaient dru quand Calixte, le
    ‘garçon de cour’, vint annoncer la visite de Alcofribas Petit-
    Couloute, “un politicien remuant, un illustre théoricien des orien-
    tations à imposer à l’âme collective. C’est un esprit obstiné qui
    voue à la langue créole une vénération telle qu’il partit en croi-
    sade pour inciter les jeunes à en faire, à l’instar de lui-même,
    leur outil exclusif d’intervention en public. Il est l’un de ces
    despotes en herbe qui se donnèrent pour mission de décapiter le
    français et d’épouvanter les tempéraments mous en en déclarant    
    l’usage criminel.”
           Maurice demanda de faire entrer Petit-Couloute, qui s’immisça
    immédiatement dans l’entretien de ses hôtes. Cela donna lieu à une
    joute oratoire où se précisa davantage la peinture des trois amis
    alors que se révélaient des traits et conceptions du visiteur, le-
    quel traita Man Lalie de “frenchie” et l’accusa de “rejeter honteu-
    sement ses origines” parce qu’elle parlait français. Finalement,
    Petit-Couloute prit congé, non sans avoir satisfait le but de sa
    visite : il emprunta de Maurice un livre qu’il s’engagea à rappor-
    ter la semaine prochaine, “au plus tard”.
           Cependant, le politicien ne tint pas sa promesse :


    Une quinzaine passa : point d’Alcofribas, point de bouquin.
    Maurice décida de se rendre chez lui pour récupérer son bien.
    ...

           Une fois chez Alcofribas Petit-Couloute, Maurice découvrit une
    série de faits révélateurs du gouffre séparant souvent, chez les
    politiciens et les grands penseurs sonores de la ville, la parole
    et l’acte. Des contrastes caravagesques qui le laissèrent en balan-
    ce entre courroux et dégoût.
           D’abord, les enfants Petit-Couloute étaient interdits de créo-
    le. Leur père exigeait d’eux qu’ils s’expriment seulement en fran-
    çais, du moins en son auguste présence.

    ...

           Le jour suivant, assis à nouveau “sous l’arbre” avec ses deux
    amis, Maurice leur fit part de ses troublantes trouvailles ainsi
    que de sa confusion révoltée. Ce fin connaisseur des choses et des
    gens de la ville qu’est Henri, taquin incorrigible aussi, n’en fut
    pas trop surpris.
           Jean-Jacques, lui, en fut effaré :
    - Ainsi l’homme traite les gens de frenchie alors qu’il parle et
    fait parler français chez lui ? Je comprends maintenant qu’il     
    n’ait pu rien dire l’autre jour pour justifier sa haine apparente
    envers ladite langue. Il n’a aucun mobile !
    - Erreur, messieurs, erreur ! Il en a un !!
    - Quoi donc ? lancèrent dans un ensemble parfait Jean-Jacques et
    Maurice.
    - La méchanceté messieurs, je vous le redis !! Les numéros comme
    lui haïssent la ville. Ou plutôt, ils prétendent l’aimer mais ils
    en détestent la plupart des citoyens. Vu l’impossibilité logique  
    d’une telle dichotomie affective, il ne reste qu’une explication :
    ces gens-là sont atteints de dissociation générée par leur haine
    et leurs complexes. Ils sont fous ! Il leur faut un secours psy-
    chiatrique urgent !
           Jean-Jacques approuva :
    - Méchanceté outrée qui fait que le politicien agitateur et bluf-
    feur monte la tête du peuple contre le capitalisme devenu péché
    mortel, contre l’hyperpuissance à la bannière étoilée alors qu’il
    s’assure de garder lui-même les meilleures relations avec son am-
    bassade pour, à tout moment, se garantir un visa. Ou encore, bon-
    heur suprême, le permis de séjour permanent, la fameuse green card
    pour l’obtention de laquelle il est prêt à se faire tapis au sol,
    à se casser un bras ou une jambe, à se crever un œil ou à vendre  
    l’âme de sa mère au diable -—à y ajouter l’âme de son père, s’il
    le faut—- et à se faire fossoyeur de patrie, aussi. Bref, à verser
    dans tous les errements.
    - Mes amis, précisa Henri, en l’espèce, il y a bien plus à décou-
    vrir concernant les agitations d’Alcofribas Petit-Couloute.
    - Quoi encore ?!
    - Mòy, tu n’ignores pas combien ce nèg save (3) est fier de sa
    peau d’ébène et mesure tout à l’aune de sa couleur noire, du moins
    pour la galerie ? qu’il est xénophobe sur les bords et au tout mi-
    lieu ? qu’il contribua à brouiller le peuple avec la hantise de ce
    qu’il appelle l’impérialisme ?
    - Oui. Il ne fait que suivre l’exemple du Prophète, à la première
    manière autoproclamée noiriste (4) et à la deuxième manière qui ex-
    ploita l’anti-impérialisme pour triompher. Et alors ?
    - Quand tu te trouvais chez lui, n’as-tu pas remarqué que ses
    chers enfants sont des mulâtres à la pigmentation de peau aussi
    claire que celle de leur bruyant et remuant géniteur est pronon-
    cée ?
    - En effet. Encore comme le Prophète, dont les enfants sont de
    teint clair et les petits-enfants, mulâtres tirant sur le blanc.
    - Parfait ! Encore un noiriste bluffeur. Eh bien messieurs, l’épou-
    se légitime d’Alcofribas Petit-Couloute est une blonde avérée,
    tout oblongue, c’est-à-dire plus longue que large, maigre malgré
    une fringale quasi-permanente.
    - Ah ! fit Jean-Jacques. L’an dernier, pendant les fêtes de fin   
    d’année, je l’ai vu avec une dame qui répond au profil. Ce cher
    Alcofribas Petit-Couloute... Il n’a pas de pareil ! Un animal pra-
    tique, un intelligent. Si l’absence de scrupules et l’impudence
    donnaient la vie éternelle, un élément de cette espèce ne mourrait
    jamais. Critiquer l’étranger à longueur de journée, le rendre res-
    ponsable de tous nos maux, porter les concitoyens à s’égarer dans
    une haine totale du blanc, et puis n’imaginer rien de mieux que de
    s’aboucher soi-même avec le blanc et d’épouser une blanche, il fal-
    lait le faire !
    - C’est pour l’amour, sans doute, suggéra Maurice. Un amour dont
    les enfants du peuple peuvent se passer, bien sûr.
    - Voilà, reprit Henri, vous savez maintenant, mes amis. L’épouse  
    s’appelle Gayl Raitzen. Une géante à lui boire la soupe sur la
    tête, que pour embrasser il doit sans doute grimper, littérale-
    ment. Une aryenne peintelée (5), munie de trois fausses dents à la
    teinte différente de celle du reste de sa denture. Une garce guin-
    dée au tempérament de cochon, originaire de la nation blanche d’ou-
    tre-mer la plus grande et la plus riche. Un paradis qu’elle refuse
    de laisser pour rejoindre son illustre mari ici parce que, selon
    ses propres dires, elle ne peut pas supporter certaines de nos
    mœurs barbares.
    - Ah ! fit Jean-Jacques. Quel était son problème ?
    - Bon, répondit Henri, la gonzesse, qui fut une cliente de la ban-
    que, trouva notre bonne ville trop ténébreuse et trop sale, et au
    propre et au figuré. Elle m’expliqua un jour, en détail et la bou-
    che en cœur, qu’elle avait notre “inhumanité envers les animaux”
    en horreur.
    - Ki bagay saa Castro ? (6) insista Jean-Jacques.
    - Pendant les quelques mois où elle consentit le sacrifice de vi-
    vre sous notre ciel tropical avec son mari, elle se lamentait tout
    le temps au sujet de toutes sortes de désagréments. Rien de ce qui
    nous caractérise ne l’intéressait. À part le sieur Petit-Couloute,
    peut-être. Dans cette ville à la misère sans bornes, il n’y avait
    pas plus infortunée que la privilégiée qu’elle était.
    - Une drôle de poule !
    - Si fait, Mòy, acquiesça Henri, tu ne crois pas si bien dire. El-
    le gaspillait son énergie à inventer ou à exagérer les malheurs
    supposés qui ternissaient sa félicité, afin de les déplorer par la
    suite. L’un de ses problèmes, et pas le moindre, concernait le
    traumatisme infligé à sa nature raffinée par le spectacle offert
    sans complexe aucun par son garçon de cour quand celui-ci égor-
    geait poulets, dindons, canards et pintades pour que la bonne ap-
    prêtât les mets dont raffolait missiz Alcofribas. À chaque fois
    que lui parvenaient les hurlements d’agonie des bêtes que, imper-
    turbable, preste et férroce, le gaillard passait à l’infinitif au
    moyen d’un énorme coutelas, elle piquait une crise de nerfs, pro-
    clamant avec hystérie que dans sa contrée d’origine l’on n’eût
    jamais, au grand jamais, assisté à parreille sauvagerrie, et que,
    avant de consacrrer in animal à l’abattoi’, on lui prrénait lé
    pouls.
    - Voilà du bon français petit yankee pour vous messieurs ! s’écria
    Jean-Jacques.
    - Non ! renchérit Maurice. Consacrer même ? Lui prendre le     
    pouls ?! Oh-oh... Donc, avec tant de simagrées, on ne tue pas les
    bêtes chez elle ? On ne mange pas de viande dans sa patrie...
    civilisée ?
    - Attends le reste, rétorqua Henri. C’était précisément le dilemme
    qui tracassait les employés de maison. D’abord amusés par l’hypo-
    crisie de cette carnivore invétérée, ces compatriotes perplexes
    commencèrent par ne pas s’occuper de son verbiage franco-anglais
    dont le plus clair de la teneur leur échappait. L’affaire ne se
    ta que lorsque la cuisinière trouva un jour que sa patronne se
    faisait du sang pour rien et faisait trop de bruit dans sa tête.
    Bon, c’était un jour où l’employée elle-même n’était pas dans son
    sang (7). Elle exprima son exaspération en suggérant à notre étran-
    gère sidérée de s’habituer enfin !! aux habitudes de boucherie du
    milieu vu qu’il n’y avait pas moyen de lui accommoder les creole
    chicken et autres plats de volaille qu’elle ne cessait de réclamer
    sans étriper les oiseaux pourvoyeurs de la matière première
    desdits délices. Elle alla jusqu’à reprocher à son employeuse de
    lui donner la chair de poule, de lui taper sur les nerfs avec son
    caquetage.
    - Compliments pour elle !
    - D’accord Jean-Jean, mais la remarque scandalisa missiz Alcofri-
    bas. Elle trouva le raisonnement gross et immpeurtinentt. Elle
    était peut-être une poule mouillée mais elle n’allait pas permet-
    tre qu’une poule des bois (8) vienne lui faire la leçon dans sa
    calorge (9). Elle se fâcha tout rouge, devint encore plus rouge
    que d’ordinaire, vit la même couleur et se plaignit de l’incident
    auprès de son époux. Celui-ci renvoya l’impertinente -—espèce de
    fréquente !—- et avertit solennellement le garçon de cour d’avoir
    à mourir sa poule (10).
    - Ah bon ? gloussa Jean-Jacques.
    - Oui m’sieur ! poursuivit Henri. Petit-Couloute invectiva et gi-
    fla en passant sa restavèk, une fille de seize ans que des abus
    répétés ont rendue hébétée. Il l’accusa de n’avoir rien fait pour
    convaincre la bonne révoquée, sa protectrice et sa pareille, de
    respecter la maîtresse de maison.
    - Oh ! s’écria Maurice. Ça m’a tout l’air d’être la Matul que j’ai
    vue chez le bonhomme.
    - Possible. Le couple prit une autre bonne. Deux jours ne s’é-
    taient pas passés que celle-ci entreprit, sous le chaud soleil de
    midi, d’égorger elle-même le coq du dîner. Dans son dévouement de
    ne pas attendre le retour du garçon de cour parti en commission,  
    l’innocente, tête de linotte sur les bords -cervelle de poule-
    crut bien faire. Véritable immolation à l’appétit de la dame Petit-
    Couloute ! Mais l’inexpérience de la bonne transforma l’affaire en
    scène d’horreur. Vous savez bien, messieurs, que nos compatriotes
    ne décapitent pas les volailles. Ils leur infligent plutôt une
    mort lente en leur tranchant la gorge à demi, si l’on peut dire,
    afin qu’elles perdent tout leur sang avant de mourir. En un mot,
    nous les saignons ! En attendant que le trépas vienne délivrer ces
    sacrifiées à plumes, elles sont prises de convulsions frénétiques
    que l’exécuteur maîtrise en leur immobilisant les ailes fermement
    d’une main, parfois des deux.
           Maurice souligna :
    - Je suppose que, ce jour-là, l’oiseau mal écorché, encore plein
    de vigueur, s’agita tant qu’il s’échappa des mains de la nouvelle
    bonne ?
    - Tu as trouvé ! confirma Henri. Il s’adonna aux plus pathétiques
    ébats à travers la cour. Il termina ses violents spasmes sur la
    galerie, aux pieds d’une Gayl installée devant un bol de “chicken
    soup” et devant la télévision à regarder “All my children”. Le pau-
    vre poulet y rendit et l’âme et les dernières gouttes de ce sang
    dont il venait d’asperger les murs situés sur son parcours.
    - Amwe ! Au secours ! s’esclaffèrent Jean-Jacques et Maurice, en
    levant les bras au ciel.
           Imperturbable, Henri poursuivit :
    - Madame Petit-Couloute poussa un cri d’une telle vigueur que les
    voisins en furent ameutés. Elle piqua sa petite crise habituelle
    de civilisée inconséquente, avec une force décuplée. La nouvelle
    employée crut sa patronne atteinte de folie. Elle abandonna son
    poste séante tenante comme on prend la fuite face au plus grand
    danger. En s’en allant, elle confirma pour ces voisins rassemblés
    devant la barrière de la villa Petit-Couloute le sentiment que la
    servante précédente n’avait pas manqué de rendre public alentour :
    missiz Alcofribas “était comme une poule qui a trouvé un couteau ;
    elle était sortie de l’endroit d’où elle était sortie de l’autre
    côté de la mer pour venir chez nous