
| Bâtisseurs du lendemain Un extrait : Une affaire de "poule"
assis dans la salle à manger de la villa familiale sise à Fort- Princier, l’immense quartier principal de “la ville”, un État ima- ginaire de la Caraïbe qui, tout comme sa voisine Haïti, 'célèbre’ le bicentenaire de son indépendance. En attendant l’après-midi où il doit se rendre à un événement important, Maurice écoute les nouvelles qu’égrène sans répit un poste radio placé près de lui sur la table. Entre dépêches et publicités, il laisse son esprit se perdre dans le souvenir. Le morceau ci-après, qui débute et le Deuxième Mouvement (Rémi- niscences) et le chapitre 3, réunit pour la première fois Maurice et ses amis Jean-Jacques Brodais et Henri Tarpon –-l’avocat, l’en- seignant et le banquier. Trois amis inséparables –-les cavaliers polka–- dont l’action et la pensée se situent au cœur du roman, en modulent les cinq mouvements et aident à comprendre la trame de la vie dans cette “ville” qu’oppresse le Prophète depuis une cinquan- taine d’années par le biais de deux régimes qui se sont succédé dans la deuxième moitié du vingtième siècle : l’un, la ‘première manière’ trentenaire, s’étendit de la fin des années 1950 jusqu’au milieu de la décennie 1980 ; l’autre, la ‘deuxième manière’ mi- trentenaire, lancée au seuil des années 1990, se poursuit encore au moment où se déroule l’action. Dumalia et Chipoul sont des voisins assez pauvres des Gervais- Papey ; Man Lalie et Calixte forment le personnel de maison des Gervais-Papey ; Castro, Jean-Jean et Mòy sont les surnoms donnés dans le milieu à Henri, Jean-Jacques et Maurice.
soir dans la cour de la villa Gervais-Papey. Ces instants-là, ils causent et débattent -—conversations à bâtons rompus !—- sous un arbre qui, pour eux, a valeur de symbole. C’est un manguier de la variété fransik. Il fut planté à la naissance de Maurice, quelque trois décennies et demie auparavant, par un grand-oncle de sa mère qui s’exécuta en appliquant une coutume ancienne du monde paysan de la ville. Maurice vit le jour dans de poignantes circonstances -—on y arrive. Le grand-oncle en question avait créé l’exception de laisser son habitation de la banlieue agricole pour se retrouver à Fort-Princier pour la dramatique occasion. Il devait accueillir personnellement le nouveau-né, affirma-t-il. Patriarche vivant sur les terres où plongent les racines bicen- tenaires de la famille de Solange Gervais-Papey, il voulait aussi être au chevet de sa petite-nièce bien aimée dont la vie, à l’heu- re de l’accouchement, était menacée au propre comme au figuré. Quand, par la grâce de Dieu, l’enfant finit par venir au monde, le vieillard exigea qu’on lui en remît le cordon ombilical. Il le fit sécher pendant quelques jours, puis le mit en terre dans la cour de la villa en plaçant un noyau de mango fransik dessus. Il décré- ta : mon arrière-petit-neveu devra prendre soin lui-même de l’ar- bre qui en sortira une fois qu’il sera en mesure de le faire, à partir de l’âge de deux ans environ. Ce sera son arbre ! Et il s’en retourna chez lui. Chose ordonnée, chose faite. Solange Gervais-Papey inculqua à son fils le culte de son manguier ; elle le fit l’arroser tous les matins dès sa plus tendre enfance. Bien vite, Maurice entreprit d’effectuer la tâche quotidienne de son propre mouvement, sans in- jonction maternelle. Le rituel d’aspersion se fit une seconde natu- re pour lui. Des années plus tard, l’arbre, devenu grand, commença à produire des fruits si gros, si juteux, si savoureux, et en tel- le quantité, et jusqu’à ce jour, que chaque année à la saison des mangues il n’y en a jamais assez pour les parents, amis et voisins demandeurs. La sœur Dumalia en raffole ! Chipoul aussi. Et ils s’y connaissent en mango ces deux-là ; ils jurent que nulle part sur la terre des ancêtres il n’existe des mangues aussi volumineuses, aussi sucrées, à la texture aussi soyeuse, et qui exigent que vous fassiez autant attention quand vous les dégustez afin que votre vê- tement ne soit imbibé par l’épais jus qui en coule avec l’abondan- ce d’un énorme robinet hors de contrôle -—bon, pas un de ces robi- nets dont l’eau est dotée du point disparaître (1), ces robinets alimentés par le SALE, le Service Autonome de Livraison d’Eau. Tout cet engouement amuse l’avocat qui laisse à sa mère, active- ment secondée par Man Lalie et Calixte, la tête des opérations an- nuelles de distribution -—il en évite du coup le casse-tête. Mauri- ce n’a que deux exigences : Calixte doit d’abord remplir un grand sac en toile de fruits à ras bord que l’homme de loi délivre per- sonnellement à un foyer de bienfaisance qui accueille des resta- vèk (2) échappés de leur géhenne domestique ; puis, préparer trois lots importants que Maurice offre à Jean-Jacques et Henri, et à Marguerite, son amante. Il y a des années, avant que le patriarche qui planta l’arbre ne mourût, Maurice, accompagné de sa mère, se faisait un devoir de lui rendre visite tous les ans : il en profi- tait pour lui en apporter un panier rempli ainsi que d’autres provisions. Pour les cavaliers polka, le manguier est l’arbre, notre ar- bre. Et c’est sous la magnifique voûte de feuillage de ce végétal spécial que Maurice accueille ses deux amis de temps en temps pour de vespérales séances d’échanges d’idées. Ces entretiens, et aus- si d’autres tenus soit dans la salle à manger, soit chez Jean- Jacques ou Henri, s’épanouissent souvent en de roboratives dis- cussions, d’édifiants exercices où l’esprit s’en donne à cœur joie et où le sens d’analyse a beau jeu de se pencher sur tout, sur- tout des questions d’intérêt national. L’humour aussi, épicé des fois... Il y a trois semaines, se rappelle l’avocat pendant que de la radio tombent des publicités, Jean-Jacques et Henri bavardaient avec lui, “sous l’arbre”. Installés dans des dodines, ils se ba- lançaient d’avant en arrière en dégustant des morceaux de canne à sucre épluchée. Une douce brise leur effleurait le visage. Sujets légers, esprits détendus, causerie agréable. Du ciel tombait une lumière adamantine timide. Un crépuscule superbe, douillet, soirée de décours où la Lune, câline, exprimait comme une caresse son hé- sitation à éclairer la Terre. Brusquement, Henri annonça avec enthousiasme : - Messieurs, j’ai un zen pour vous ! - Hé ! une histoire drôle : vas-y, accouche ! lança Jean-Jacques. - Un peu de rire nous fera le plus grand bien, renchérit Maurice. Alors c’est quoi, ce zen ?
porta à tour de rôle sur des questions d’intérêt communautaire. Les observations et opinions tombaient dru quand Calixte, le ‘garçon de cour’, vint annoncer la visite de Alcofribas Petit- Couloute, “un politicien remuant, un illustre théoricien des orien- tations à imposer à l’âme collective. C’est un esprit obstiné qui voue à la langue créole une vénération telle qu’il partit en croi- sade pour inciter les jeunes à en faire, à l’instar de lui-même, leur outil exclusif d’intervention en public. Il est l’un de ces despotes en herbe qui se donnèrent pour mission de décapiter le français et d’épouvanter les tempéraments mous en en déclarant l’usage criminel.” Maurice demanda de faire entrer Petit-Couloute, qui s’immisça immédiatement dans l’entretien de ses hôtes. Cela donna lieu à une joute oratoire où se précisa davantage la peinture des trois amis alors que se révélaient des traits et conceptions du visiteur, le- quel traita Man Lalie de “frenchie” et l’accusa de “rejeter honteu- sement ses origines” parce qu’elle parlait français. Finalement, Petit-Couloute prit congé, non sans avoir satisfait le but de sa visite : il emprunta de Maurice un livre qu’il s’engagea à rappor- ter la semaine prochaine, “au plus tard”. Cependant, le politicien ne tint pas sa promesse :
Maurice décida de se rendre chez lui pour récupérer son bien.
série de faits révélateurs du gouffre séparant souvent, chez les politiciens et les grands penseurs sonores de la ville, la parole et l’acte. Des contrastes caravagesques qui le laissèrent en balan- ce entre courroux et dégoût. D’abord, les enfants Petit-Couloute étaient interdits de créo- le. Leur père exigeait d’eux qu’ils s’expriment seulement en fran- çais, du moins en son auguste présence. ...
amis, Maurice leur fit part de ses troublantes trouvailles ainsi que de sa confusion révoltée. Ce fin connaisseur des choses et des gens de la ville qu’est Henri, taquin incorrigible aussi, n’en fut pas trop surpris. Jean-Jacques, lui, en fut effaré : - Ainsi l’homme traite les gens de frenchie alors qu’il parle et fait parler français chez lui ? Je comprends maintenant qu’il n’ait pu rien dire l’autre jour pour justifier sa haine apparente envers ladite langue. Il n’a aucun mobile ! - Erreur, messieurs, erreur ! Il en a un !! - Quoi donc ? lancèrent dans un ensemble parfait Jean-Jacques et Maurice. - La méchanceté messieurs, je vous le redis !! Les numéros comme lui haïssent la ville. Ou plutôt, ils prétendent l’aimer mais ils en détestent la plupart des citoyens. Vu l’impossibilité logique d’une telle dichotomie affective, il ne reste qu’une explication : ces gens-là sont atteints de dissociation générée par leur haine et leurs complexes. Ils sont fous ! Il leur faut un secours psy- chiatrique urgent ! Jean-Jacques approuva : - Méchanceté outrée qui fait que le politicien agitateur et bluf- feur monte la tête du peuple contre le capitalisme devenu péché mortel, contre l’hyperpuissance à la bannière étoilée alors qu’il s’assure de garder lui-même les meilleures relations avec son am- bassade pour, à tout moment, se garantir un visa. Ou encore, bon- heur suprême, le permis de séjour permanent, la fameuse green card pour l’obtention de laquelle il est prêt à se faire tapis au sol, à se casser un bras ou une jambe, à se crever un œil ou à vendre l’âme de sa mère au diable -—à y ajouter l’âme de son père, s’il le faut—- et à se faire fossoyeur de patrie, aussi. Bref, à verser dans tous les errements. - Mes amis, précisa Henri, en l’espèce, il y a bien plus à décou- vrir concernant les agitations d’Alcofribas Petit-Couloute. - Quoi encore ?! - Mòy, tu n’ignores pas combien ce nèg save (3) est fier de sa peau d’ébène et mesure tout à l’aune de sa couleur noire, du moins pour la galerie ? qu’il est xénophobe sur les bords et au tout mi- lieu ? qu’il contribua à brouiller le peuple avec la hantise de ce qu’il appelle l’impérialisme ? - Oui. Il ne fait que suivre l’exemple du Prophète, à la première manière autoproclamée noiriste (4) et à la deuxième manière qui ex- ploita l’anti-impérialisme pour triompher. Et alors ? - Quand tu te trouvais chez lui, n’as-tu pas remarqué que ses chers enfants sont des mulâtres à la pigmentation de peau aussi claire que celle de leur bruyant et remuant géniteur est pronon- cée ? - En effet. Encore comme le Prophète, dont les enfants sont de teint clair et les petits-enfants, mulâtres tirant sur le blanc. - Parfait ! Encore un noiriste bluffeur. Eh bien messieurs, l’épou- se légitime d’Alcofribas Petit-Couloute est une blonde avérée, tout oblongue, c’est-à-dire plus longue que large, maigre malgré une fringale quasi-permanente. - Ah ! fit Jean-Jacques. L’an dernier, pendant les fêtes de fin d’année, je l’ai vu avec une dame qui répond au profil. Ce cher Alcofribas Petit-Couloute... Il n’a pas de pareil ! Un animal pra- tique, un intelligent. Si l’absence de scrupules et l’impudence donnaient la vie éternelle, un élément de cette espèce ne mourrait jamais. Critiquer l’étranger à longueur de journée, le rendre res- ponsable de tous nos maux, porter les concitoyens à s’égarer dans une haine totale du blanc, et puis n’imaginer rien de mieux que de s’aboucher soi-même avec le blanc et d’épouser une blanche, il fal- lait le faire ! - C’est pour l’amour, sans doute, suggéra Maurice. Un amour dont les enfants du peuple peuvent se passer, bien sûr. - Voilà, reprit Henri, vous savez maintenant, mes amis. L’épouse s’appelle Gayl Raitzen. Une géante à lui boire la soupe sur la tête, que pour embrasser il doit sans doute grimper, littérale- ment. Une aryenne peintelée (5), munie de trois fausses dents à la teinte différente de celle du reste de sa denture. Une garce guin- dée au tempérament de cochon, originaire de la nation blanche d’ou- tre-mer la plus grande et la plus riche. Un paradis qu’elle refuse de laisser pour rejoindre son illustre mari ici parce que, selon ses propres dires, elle ne peut pas supporter certaines de nos mœurs barbares. - Ah ! fit Jean-Jacques. Quel était son problème ? - Bon, répondit Henri, la gonzesse, qui fut une cliente de la ban- que, trouva notre bonne ville trop ténébreuse et trop sale, et au propre et au figuré. Elle m’expliqua un jour, en détail et la bou- che en cœur, qu’elle avait notre “inhumanité envers les animaux” en horreur. - Ki bagay saa Castro ? (6) insista Jean-Jacques. - Pendant les quelques mois où elle consentit le sacrifice de vi- vre sous notre ciel tropical avec son mari, elle se lamentait tout le temps au sujet de toutes sortes de désagréments. Rien de ce qui nous caractérise ne l’intéressait. À part le sieur Petit-Couloute, peut-être. Dans cette ville à la misère sans bornes, il n’y avait pas plus infortunée que la privilégiée qu’elle était. - Une drôle de poule ! - Si fait, Mòy, acquiesça Henri, tu ne crois pas si bien dire. El- le gaspillait son énergie à inventer ou à exagérer les malheurs supposés qui ternissaient sa félicité, afin de les déplorer par la suite. L’un de ses problèmes, et pas le moindre, concernait le traumatisme infligé à sa nature raffinée par le spectacle offert sans complexe aucun par son garçon de cour quand celui-ci égor- geait poulets, dindons, canards et pintades pour que la bonne ap- prêtât les mets dont raffolait missiz Alcofribas. À chaque fois que lui parvenaient les hurlements d’agonie des bêtes que, imper- turbable, preste et férroce, le gaillard passait à l’infinitif au moyen d’un énorme coutelas, elle piquait une crise de nerfs, pro- clamant avec hystérie que dans sa contrée d’origine l’on n’eût jamais, au grand jamais, assisté à parreille sauvagerrie, et que, avant de consacrrer in animal à l’abattoi’, on lui prrénait lé pouls. - Voilà du bon français petit yankee pour vous messieurs ! s’écria Jean-Jacques. - Non ! renchérit Maurice. Consacrer même ? Lui prendre le pouls ?! Oh-oh... Donc, avec tant de simagrées, on ne tue pas les bêtes chez elle ? On ne mange pas de viande dans sa patrie... civilisée ? - Attends le reste, rétorqua Henri. C’était précisément le dilemme qui tracassait les employés de maison. D’abord amusés par l’hypo- crisie de cette carnivore invétérée, ces compatriotes perplexes commencèrent par ne pas s’occuper de son verbiage franco-anglais dont le plus clair de la teneur leur échappait. L’affaire ne se gâta que lorsque la cuisinière trouva un jour que sa patronne se faisait du sang pour rien et faisait trop de bruit dans sa tête. Bon, c’était un jour où l’employée elle-même n’était pas dans son sang (7). Elle exprima son exaspération en suggérant à notre étran- gère sidérée de s’habituer enfin !! aux habitudes de boucherie du milieu vu qu’il n’y avait pas moyen de lui accommoder les creole chicken et autres plats de volaille qu’elle ne cessait de réclamer sans étriper les oiseaux pourvoyeurs de la matière première desdits délices. Elle alla jusqu’à reprocher à son employeuse de lui donner la chair de poule, de lui taper sur les nerfs avec son caquetage. - Compliments pour elle ! - D’accord Jean-Jean, mais la remarque scandalisa missiz Alcofri- bas. Elle trouva le raisonnement gross et immpeurtinentt. Elle était peut-être une poule mouillée mais elle n’allait pas permet- tre qu’une poule des bois (8) vienne lui faire la leçon dans sa calorge (9). Elle se fâcha tout rouge, devint encore plus rouge que d’ordinaire, vit la même couleur et se plaignit de l’incident auprès de son époux. Celui-ci renvoya l’impertinente -—espèce de fréquente !—- et avertit solennellement le garçon de cour d’avoir à mourir sa poule (10). - Ah bon ? gloussa Jean-Jacques. - Oui m’sieur ! poursuivit Henri. Petit-Couloute invectiva et gi- fla en passant sa restavèk, une fille de seize ans que des abus répétés ont rendue hébétée. Il l’accusa de n’avoir rien fait pour convaincre la bonne révoquée, sa protectrice et sa pareille, de respecter la maîtresse de maison. - Oh ! s’écria Maurice. Ça m’a tout l’air d’être la Matul que j’ai vue chez le bonhomme. - Possible. Le couple prit une autre bonne. Deux jours ne s’é- taient pas passés que celle-ci entreprit, sous le chaud soleil de midi, d’égorger elle-même le coq du dîner. Dans son dévouement de ne pas attendre le retour du garçon de cour parti en commission, l’innocente, tête de linotte sur les bords -—cervelle de poule—- crut bien faire. Véritable immolation à l’appétit de la dame Petit- Couloute ! Mais l’inexpérience de la bonne transforma l’affaire en scène d’horreur. Vous savez bien, messieurs, que nos compatriotes ne décapitent pas les volailles. Ils leur infligent plutôt une mort lente en leur tranchant la gorge à demi, si l’on peut dire, afin qu’elles perdent tout leur sang avant de mourir. En un mot, nous les saignons ! En attendant que le trépas vienne délivrer ces sacrifiées à plumes, elles sont prises de convulsions frénétiques que l’exécuteur maîtrise en leur immobilisant les ailes fermement d’une main, parfois des deux. Maurice souligna : - Je suppose que, ce jour-là, l’oiseau mal écorché, encore plein de vigueur, s’agita tant qu’il s’échappa des mains de la nouvelle bonne ? - Tu as trouvé ! confirma Henri. Il s’adonna aux plus pathétiques ébats à travers la cour. Il termina ses violents spasmes sur la galerie, aux pieds d’une Gayl installée devant un bol de “chicken soup” et devant la télévision à regarder “All my children”. Le pau- vre poulet y rendit et l’âme et les dernières gouttes de ce sang dont il venait d’asperger les murs situés sur son parcours. - Amwe ! Au secours ! s’esclaffèrent Jean-Jacques et Maurice, en levant les bras au ciel. Imperturbable, Henri poursuivit : - Madame Petit-Couloute poussa un cri d’une telle vigueur que les voisins en furent ameutés. Elle piqua sa petite crise habituelle de civilisée inconséquente, avec une force décuplée. La nouvelle employée crut sa patronne atteinte de folie. Elle abandonna son poste séante tenante comme on prend la fuite face au plus grand danger. En s’en allant, elle confirma pour ces voisins rassemblés devant la barrière de la villa Petit-Couloute le sentiment que la servante précédente n’avait pas manqué de rendre public alentour : missiz Alcofribas “était comme une poule qui a trouvé un couteau ; elle était sortie de l’endroit d’où elle était sortie de l’autre côté de la mer pour venir chez nous laisser son mari, un sorcier de réputation nationale, l’embrigader au service d’un lwa mondon- gue, d’un esprit excité qui lui faisait perdre la tête”. Pour ces compatriotes perspicaces, elle devint le mystère blanc... - Wololoy ! (11) tonna Jean-Jacques. Henri continua de foncer : - S’amena alors madame Sténio, madan Esténio pour les riverains, une vieille grand-mère très respectée et écoutée du lieu, une boutiquière qui avait le droit de gueule dans le quartier parce qu’elle y donnait beaucoup de dégui (12) et de crédit. Madan Esténio s’arma de quelques notions d’anglais apprises dans le passé d’un petit-fils vivant à l’étranger, et qui resta avec elle pendant trois ans, pour, d’autorité, comme en terrain conquis, pénétrer dans la cour Petit-Couloute afin de visiter Gayl. - Good morning, dear missiz poule-la ! parodia Maurice. - L’auguste vieille offrit à Gayl, comme remède pour apaiser son émotion, de lui préparer une décoction de verveine ; elle indiqua qu’elle y ferait bouillir une plume de poule afin de traiter le grave traumatisme anti-gallinacé dont sa voisine était affligée. Croyant que la visiteuse se payait sa tête, Gayl la congédia sans ménagement. Ce fut une grande erreur : on ne foutait pas madan Esténio à la porte, on ne traitait pas ainsi cette figure matriar- cale dans la zone. C’en était fait de la fragile réputation que missiz Alcofribas y avait encore. Depuis lors, les riverains la surnommèrent soit la femme blanche toquée, soit la manman poule, soit —-puisqu’on trouva qu’elle aimait piaffer—- la pouliche. Met- tait-elle le nez dehors ? Des loustics se cachaient aux alentours pour émettre de vibrants caquètements à provoquer le suicide. Les menaces qu’une fois son mari vociféra dans le quartier, révolver au point, en traitant ces jeunes de “voleurs de poule et de gram- maire” (13) n’y changèrent rien. Gayl en était rendue au point où, le matin, elle prenait pour un complot renouvelé le concert de co- coricos véhéments offert par les coqs du voisinage. Une marchande de poules passait-elle devant sa porte, annonçant sa marchandise à tue-tête, comme de coutume chez nous ? C’était un fait exprès, on voulait se moquer d’elle ; et boum : une nouvelle crise de nerfs ! Peu de mois plus tard, l’épouse névrosée abandonna et la partie et la ville, jurant qu’elle n’y remettra jamais les pieds. - Ou plutôt, lâcha Maurice, qu’elle ne les y remettra que lorsque les poules auront des dents ! - Sans doute, Mòy, admit Henri, les yeux pétillant. Elle décampa au grand dam d’Alcofribas qui mit son départ sur le compte de la barbarie de ses concitoyens. Comme elle allait lui manquer, cette chère moitié importée que souvent il cajolait et ravissait en l’ap- pelant affectueusement “ma poulotte” et qui elle-même l’appelait “mon pétit poulet” ! - Amour de basse-cour..., opina Jean-Jacques. - Surtout que, continua Henri, la tête irrésistiblement sérieuse, notre politicien trouvait que Gayl, qui prenait du poids grâce à son appétit, devenait de plus en plus sexy... - Une poularde ! clama Maurice. - Et aussi, reprit le banquier, Petit-Couloute s’inquiétait de sa- voir comment il allait magouiller pour garder les bonnes relations que la présence de sa femme ici lui avait assurées avec l’ambassa- de de sa nation. Il était invité à toutes les réceptions, il était de tous les cocktails... Comment allait-il pouvoir vivre sans les succulentes petites pizzas au poulet qu’il adorait et qui, tou- jours, étaient servies à ces buffets bien garnis ? Même qu’il lui arrivait de participer à certaines réunions importantes tenues à huis clos... Et puis, il était à deux doigts de se garantir le pa- tronage de cette mission diplomatique pour l’obtention d’un finan- cement important en vue du lancement d’une organisation non gouver- nementale. Une ONG bidon qui allait lui permettre de faire son beurre et de mettre un plus grand nombre de poules au pot... Vrai- ment, se plaignit-il, ces pouilleux de compatriotes, en poussant Gayl à bout, ne m’ont pas aidé ! Ce qui l’anéantit par-dessus tout, c’est qu’il dut feindre de trouver ce départ naturel et de l’accepter de bon cœur afin de ne pas se brouiller avec une épouse dont la culture était de demander le divorce pour un oui ou pour non, pou dan griyen. C’était comme si on le forçait à tuer lui- même la poule aux œufs d’or ! - Tu parles d’une omelette, jeta Maurice. - Désormais, poursuivit Henri, toujours flegmatique, le “pétit poulet” se voit forcé de voyager tout le temps. Il faut visiter la poulotte et assurer la consommation continue de ce mariage devenu encombrant. Souvent il se fait accompagner de ses trois enfants, nés à l’étranger : Alcofribas avait tenu à ce que les rejetons dé- tinssent l’acte de naissance de l’hyperpuissance. Car ce grand leader politique nationaliste tient la nationalité d’ici dans le plus grand mépris... Mais revenons aux déboires de la digne épou- se. Après son départ, des voisins entendus (14) affirmèrent com- prendre parfaitement pourquoi la dame choisit d’échapper sa poule (15). Pour eux, “l’affaire de poule n’était pas exactement ce que missiz Alcofribas avait ; elle-même probablement ne savait pas ce qu’elle avait vraiment ; ladite affaire n’était pas la raison véritable de sa fuite, hein-hein”. Selon eux, en bonne poule (16) et en rizèz (17), elle s’en servait comme prétexte pour abandon- ner le toit marital et retourner à sa terre natale rejoindre quelque ancien boutfrenn. C’est un vocable conçu par ces esprits perspicaces et inventifs pour rendre en créole l’anglais boyfriend. Et depuis lors, ils qualifient la malheureuse de poule d’orgueil. - Mon Dieu, s’exclama Jean-Jacques, c’est un méli-mélo, un bouil- lon de poule ! Que de drame pour une affaire de poules vivantes qu’on apprête pour la cuisson. Qui donc cette occidentale délicate pensait-elle impressionner ici avec ses mignardises ? Où croyait- elle être ? - Dans une oisellerie ! suggéra Henri, qui enfin montra la délecta- tion que lui procurait l’épisode. - Bien dit Castro ! Elle a cru pouvoir nous prendre pour des égarés (18)... - Ou peut-être, Jean-Jean, susurra Maurice, pour des canards sauva- ges. - Attention messieurs ! ajouta Henri. Pour les dindons de la farce aussi. C’est une saga de volière... Et dire que ses compatriotes s’y connaissent en immolation d’animaux ! Ce sont les amateurs de chair les plus voraces du monde. Chaque année, ils mangent toutes sortes de viande, cuite ou crue, par milliards de livres. Ils bouffent tout, même les tentacules de pieuvre, même les cuisses de crapaud. - Pouah ! jeta Jean-Jacques. - Bon, grommela Maurice, soyons honnêtes. Certains mâles ici man- gent bien le pénis de bœuf. - Ouais, gloussa Jean-Jacques, le fameux bega... - Ou labega ! précisa Henri avec componction, brandissant un index droit turgescent tel un tribun excité. Une spécialité de notre gas- tronomie à laquelle maints compatriotes mâles reconnaissent les vertus aphrodisiaques les plus... heu... - Cardinales ? suggéra Maurice, l’œil moqueur. - Non... verticales ! éclata Henri en étouffant son rire. - Au moins, souligna Jean-Jacques, ces hommes ont-ils le bon sens de ne pas prétendre s’offusquer lorsque, pour leur préparer ce mets à attributs érecteurs supposés, on immole un bœuf. - Ou encore lorsqu’on châtre l’infortuné boviné... Bien sûr, et pour revenir une dernière fois à la poulotte d’Alcofribas, sans lui “prrendre lé pouls” ! Après cette précision offerte par un Henri plus solennel que jamais, Maurice explosa d’un grand éclat de rire pour conclure : - C’est à se croire dans un poulailler ! (1) Dans la croyance populaire, pouvoir magique qui permet de devenir invisible. (2) Enfant pauvre en domesticité chez (qui reste avec) une famille qui souvent le (ou la) maltraite. (3) intellectuel (connotation péjorative) (4) noirisme : expression de la fierté d'avoir la peau noire (5) couverte de taches de rousseur (6) Quelle est cette affaire, Castro ? (7) était de mauvaise humeur (8) termite (9) cage d'oiseau (10) ne pas se faire remarquer (11) Super ! (12) bonus (13) voyous (14) expérimentés (15) de s'en aller (16) femme légère (17) hypocrite, rusée, déloyale (18) demeurés |
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