
Bâtisseurs du lendemain Un extrait : C'en est fait d'elle...
(Kibadachi) et le chapitre 9. Il décrit les circonstances de la formation de ‘Lakou Pinèz’ (La Cour Punaise), une communauté dé- munie adjacente à la villa Gervais-Papey. S’y déroulera, vers le milieu de l’année 1985, “l’incident du kibadachi”. Ce fut une bagarre qui vit Maurice Gervais-Papey, alors âgé de dix-sept ans, flanqué une sévère raclée à Mètmòg, un sbire du régime au pouvoir.
agglomération de fortune de Fort-Princier dont la construction commença vers la fin des années 1970 pour ne plus s’arrêter. Elle s’édifia sur un grand terrain laissé vacant par son propriétaire. Celui-ci, un ami des Gervais-Papey habitant depuis longtemps à l’é- tranger, prit le soin, avant de partir, de placer son bien sous la garde d’un nommé Gromal, un “homme sérieux”, un “homme de confiance”. Gromal est un expert en débrouillardise, en dégagement. Gardien “sûr”, il réalisa vite le profit qui pouvait lui venir du terrain. Ses qualités d’entrepreneur sans pudeur savaient comment tirer par-ti d’une opportunité. Il conclut une entente informelle d’affermage avec une dizaine de preneurs : il leur permit d’occuper quelques petits carrés et d’y monter des masures de fortune à pièce unique. Parmi eux, la mère de Chipoul, un jeune de l’ âge de Maurice, ex-trêmement ingénu, serviable et sympathique, un peu original, au tempérament aussi excentrique que le français marron qu’il adore parler. Maurice en vint à développer avec lui des rapports très cordiaux, amicaux même. Parmi eux également, la voisine Dumalia. Et aussi, malheureusement, le nommé Mètmòg, un nervi du régime au pouvoir. En menant son opération, Gromal donna dans le goût du milieu pour la rouerie. Un exemple entre vingt. Il promit à une pauvre mère célibataire de la laisser s’installer avec ses sept enfants, âgés d’un à dix-sept ans, dans une petite cabane sommaire qu’il bâtit lui-même ; il y consentit contre paiement préalable d’une somme mo- deste clairement entendue entre eux. Tout de suite après, il trouva un autre acquéreur qui lui offrit une meilleure affaire. Quand la dame se présenta avec progéniture, friperie, haillons et tout un bataclan pour emménager, Gromal lui barra la route. Il exigea plus d’oseille. Aux objections désespérées de la malheureuse en larmes, à ses affirmations de ne pas avoir un centime de plus, à son rappel de leur gentleman’s agreement, à ses suppliques, il opposa une brutale apostrophe : - Est-ce que je t’avais donné un papier ? Hein ?!... Pas de papier ? Tu plaisantes, ma chère, tu bétises ! Seuls les écrits restent, foutre ! Si tu n’as pas de papier, allez vous-en (1)! Puis, ayant remarqué un mouvement de colère du fils aîné, il leur tourna le dos avec un air de défi tout en lâchant un gros mot, un tuiper (2) sonore et un ricanement méprisant. Il les retourna à la rue avec leurs nippes. Il acheva d’assurer leur transfert de la pauvreté à la misère totale en refusant de leur remettre l’argent déjà versé. Il se croyait tout permis, ce citoyen intelligent, car Mètmòg, qui ne lui servait aucun fermage, le protégeait envers et contre tous. La pauvre famille éclata. La mère vécut d’aumône et dormit la nuit dans un marché public avec le plus jeune. Les autres enfants se dispersèrent dans la ville, vivotant de mendicité et d’expé- dients. Ils n’allèrent pas à l’école——mais ils n’y étaient jamais allés. La famille se réunira peu de mois après : elle reviendra en force et la tête haute s’établir à Lakou Pinèz, et pour de bon cette fois-ci. Mais, on y arrive. Aux occupants des riches villas voisines qui protestaient du caractère insolite de son initiative de morcellement, Gromal opposa le plus gros mensonge : il agissait sur l’ordre du maître absent. - Mais vous gâtez le quartier en y introduisant une clientèle pas très recommandable ! - Mais non, mais non, patrons : je garde tout sous contrôle. Mètmòg ne tarda pas à s’instituer la plaie de la zone par son insolence et ses exactions contre ses compagnons de misère et les riverains vivant à un kilomètre à la ronde. Ceux dénués de poids social ou de protection politique, bien sûr. Il ne fut pas jusqu’à Maurice qui dut un jour répondre à son culot et rabaisser son ca- quet en se bagarrant avec lui. Cela se passa un matin des Pâques 1985. On y arrive aussi. Moins d’un an après cet incident, dit du kibadachi, survint la chute du Prophète “première manière”. À l’annonce de l’événement par la presse, la population des- cendit dans les rues pour hurler sa joie. Vers le milieu de la journée, l’allégresse universelle fit place aux actes de vengeance contre les membres du régime qu’on croyait déchu. On décherpilla, on déchouqua——on détruisit, on pilla. Ce furent d’authentiques déblosailles nationales, l’apothéose du grabuge collectif. Pendant que ce volcan social se déchaînait dans la ville, Mètmòg resta terré chez lui, au fond de la propriété. L’après-midi entamait à peine son cours qu’une multitude justicière se présenta sur les lieux. Ses meneurs, vociférateurs à l’allure inquiétante, réclamè- rent de Gromal qu’il leur indiquât laquelle des cases appartenait au “vaurien”. Gromal, n’ayant pas subodoré la gravité de la situation, fit le récalcitrant et même l’arrogant. Il voulut protéger son ami Mètmòg : - Pourquoi voulez-vous savoir ?! - Parce qu’il nous plaît de le savoir ! - Alors je ne vous le dirai pas ! Moun-nan ki di men koulèv-la se li-k touye-l !! (3) - An-han ? D’abord, trop de palabres ! Où est le vagabond ?!! - Il se repose ! Revenez plus tard !! - Ah ? Il se repose ? Les envahisseurs jetèrent leur réplique en se rapprochant davan- tage de Gromal pour l’enfermer dans un cercle asphyxiant. Il pouvait sentir sur sa nuque des souffles rendus haletants par l’énervement et le désir de vengeance. Quelqu’un lui jeta à l’oreille, d’une voix inquiétante de douceur : - Ainsi Ti-Mal, Mètmòg se repose, hein ? Eh bien va lui dire que ces anciennes victimes demandent pour lui et qu’elles lui apportent un lit plein d’épines et de punaises pour mieux se reposer. Tu veux t’y coucher à sa place, frérot ? Gromal comprit enfin que ses interlocuteurs n’étaient pas venus pour rancer (4). Il n’insista pas, s’empressa de montrer du doigt le logis de son complice aux visiteurs, qui y fondirent. Ils assénèrent au nervi une raclée telle que ce fut un miracle qu’il en sortit vi- vant. On lui bailla force espantes et patassouels (5). Ils lui eus- sent flanqué le tristement célèbre père Lebrun (6) n’était l’inter- vention de la sœur Dumalia qui, à genoux, cita la miséricorde divine et leur assura que “l’Évangile pas dit ça” pour les dissuader de faire rôtir le sbire. Se traînant à l’instar d’un cul-de-jatte, Mètmòg laissa la zone immédiatement par peur de finir grillé. Il reparaîtra peu d’années plus tard, comme une guigne, comme une glu, plus nuisible et plus détestable que jamais, au lancement de la “deuxième manière” par le Prophète. Il reprendra, en les amplifiant, ses pratiques abusives. Mais, encore une fois, on y arrive. Peu de jours après le châtiment infligé à Mètmòg, la propriété fut assiégée par une armée de pauvres et d’épaves (7), dont le fils aîné de la mère célibataire maltraitée dans le passé par Gromal. Dont aussi certains des justiciers de tantôt. Ayant remarqué, lors de la mission punitive contre l’homme de main du Prophète, toute cette étendue de terre restée presque entièrement inoccupée, ces misérables dégageants (8) avaient décidé qu’ils venaient de décou- vrir la solution à leurs problèmes de logement. Point barre. L’ex- pédition d’envahissement devint la priorité pour eux : pas question de se laisser devancer par l’un des innombrables groupes de sans- abri qui, déjà, fourmillaient à travers la ville. Ils rassemblèrent leurs accointances et leurs hardes. Et ils débarquèrent. Leur objectif ? Profiter de la confusion ambiante pour concrétiser dans cet espace leur droit à un toit, à un foyer. De sa chambre, Maurice les vit s’y atteler résolument. Ingé- nieurs, maçons, ébénistes, et j’en passe, tous sans les titres ni la formation, artisans et techniciens improvisés, acculés par l’ur- gence d’une misère trop longtemps endurée, fatigués de dormir à la belle étoile, sous les galeries ou au gré d’âmes indulgentes, ils érigèrent, là, sous la fenêtre de Maurice, leurs habitations pré- caires à partir de matériaux de récupération qu’ils utilisèrent avec une célérité et une ingéniosité admirables. Gromal, le gardien, l’homme de confiance, essaya avec véhémence de réclamer des loyers des envahisseurs. Il n’avait pas vraiment compris que la ville vivait des jours exceptionnels où les esprits, désormais libérés de la terreur trentenaire de la “première manière”, défiaient toutes les autorités. Les nouveaux occupants prirent très mal et l’initiative et l’arrogance d’icelle. Ils apostrophèrent et intimidèrent l’imprudent gardien, l’abreuvèrent d’injures et le bousculèrent. Même qu’une dernière gifle violem- ment appliquée par le fils aîné de la mère célibataire, alors âgé de dix-huit ans, lui arracha une dent. Chevauché par le plus impitoyable des esprits vengeurs, le fiston enragé l’admones- ta : - À qui crois-tu pouvoir te permettre de venir demander des loyers ? Oh-oh ! Quelle affaire hein ! Regardez-le... Des loyers... Bas les pattes ! Et plus vite que ça ! Ma mère ne t’avait-elle pas déjà payé, et pour nous tous, espèce de fréquent ?! Bon, trop de palabres : je te chasse ! Ma mère et mes frères et sœurs viennent habiter ici demain si Dieu veut, et je ne veux pas que la vue de ta sale binette les indispose. Disparais et ne commets jamais l’erreur d’oublier que notre lit d’épines et de punaises demeurera toujours à ta disposition. Malheur à toi si on te revoit ici, vòlè poul ! Et un chœur de spoliateurs de renchérir en scandant à plusieurs reprises : Vòlè poul ! Vòlè poul ! Vòlè poul ! L’infortuné Gromal vida les lieux sans demander son reste, d’au- tant que, en l’affublant de ce qualificatif peu ragoûtant, on lui couvrait les épaules et l’arrière du cou et de la tête d’énormes claques très douloureuses. Mètmòg n’était plus là pour lui donner du jarret et sa bénédiction. Il essuya une batterie coups de pied qui lui firent si mal qu’il eut l’impression que le saltimbanque (9) qui les lui assénait cherchait à lui enfoncer le pied dans le bas du dos. Le saltimbanque en question était Ti Coq, un jeune dont le dos portait les grosses cicatrices d’une dégelée au coco macaque——au gros bâton——que, sur demande de Gromal, lui infligea Mètmòg dans le passé. Ti Coq affirma par après qu’il entendit le gardien lâcher un pet retentissant pendant que son pied droit lui faisait payer pour sa méchanceté. Pour un temps, là où Gromal se réfugia, chez un parent dans un autre bidonville de Fort-Princier, il put à peine circuler. Il marchait comme sur des œufs ou, pour faire plus vrai, comme sur des charbons ardents, à l’instar d’un homme qui souffrirait de malaises hémorroïdaux aigus ou encore qui endurerait les inconforts d’une circoncision pratiquée la veille ou d’un maklouklou (10) coriace en pleine rébellion. Les enfants de son nouveau quartier qui, au début, ne le virent jamais marcher que de cette manière soigneuse, le surnommèrent pye dous, pieds doux. Gromal s’échappa de Lakou Pinèz par crainte de subir un jour le sort fatal dont le menacèrent les actionnaires du lieu, ces casse- cous qui ne rigolaient pas. Il refera surface une demi-décennie plus tard, lui aussi, après que le Prophète fut revenu instaurer la “deuxième manière”... Certain : on y arrive. En attendant, Gromal s’enfuit de peur qu’à un retour éventuel du maître du terrain à la faveur du changement politique supposé, il n’ait à répondre de l’accusation d’avoir orchestré l’entre- prise de spoliation. Il partit au faîte de l’indignation, mortifié d’avoir été humilié, lui, un homme de bien, un citoyen respectable qui le dimanche se faisait cirer les souliers et mettait une che- mise à manches longues et une cravate pour aller au service reli- gieux. Il se sentait mourir de rage d’avoir été traité de voleur de poules par des voleurs de terre. Lui, un vòlè poul ? un voyou ?! un escroc ?!! Gromal se jeta. Il s’en alla, augurant fort proprement de l’ave- nir le plus sombre pour la ville : - Vraiment, les vagabonds occupent le haut du pavé maintenant. Il n’y a plus aucun espoir pour cette ville ; c’en est fait d’elle ! On ne le revit plus dans la zone. D’autorité, Chipoul donna une conclusion à l’affaire : - Il fâcha, il vexa, il joura, il péta mais il parta !... Twòp pinèz !! (11) Ce fut vers cette époque que l’endroit acquit une réputation de “cour de punaises” et fut baptisé Lakou Pinèz.
l’étranger, le propriétaire mit quelques années avant de réagir contre l’œuvre de spoliation de son terrain. Il voulait rentrer en mère patrie régler cette affaire lui-même. Le lancement de la “deuxième manière” lui parut le moment idéal. Il rentra dans la ville, pareil à tant d’autres, euphorique et revanchard, beau et béat. Il chercha le concours de la justice pour récupérer le bien. Il dut vite déchanter. Une bonne âme le ramena à la réalité par le biais d’une bonne leçon de choses et de gens. On fit comprendre au propriétaire que, à moins qu’il ne fût lui- même un disciple chaud du Prophète réincarné, c’est-à-dire soit un militant, soit un opportuniste de la chance qui circule, la chance à saisir, il n’y avait rien à faire et que, “sous ce gouvernement populaire, le peuple a toujours raison”. Par principe, n’est-ce pas, les prophètes de la ville ne désavouent jamais ceux qui agissent violemment en leur nom. Une opération brutale se mène-t-elle sous la bannière prophétique ? Elle bénéficie d’un entérinement d’office. En contribuant au renforcement de l’anarchie et de la terreur collec- tive, une telle action ne peut que prolonger la crise et consolider les bases du pouvoir afin d’en assurer la perpétuité. Dès lors, gouverner s’épanouit dans la répression et le chaos et se fonde sur l’impunité, la corruption, le clientélisme et le crétinisme. On signifia aussi au propriétaire que dans cette ville pratique, par tradition, la justice n’est pas gratuite. L’obtenir exige du ci- toyen qu’il fasse “un effort”, qu’il fasse montre de “compréhen- sion”. Il n’y a pas de pillaille ou, comme on dit là d’où vous venez, pas de “free lunch”. Vous voulez justice ? Eh bien, grais- sez la patte à toute une chaîne de contacts et d’entremetteurs voraces, avec pour seule garantie une espérance, et non une certi- tude de justice. La bonne âme le dit bien au propriétaire. C’était ça ou rien du tout ou l’enfer sur terre. Vous voyez, précisa l’informateur, le juge en siège, un militant chaud, est le cousin de l’un des spoliateurs. Kidonc, ainsi, il a les bras coupés, vous pigez ? L’homme de principes qu’il est ne saurait sévir contre un membre de sa famille, même fautif. Encore un truc qui ne se fait pas chez nous !... Quoi ? C’est votre pro- priété ? Mais mon ami la propriété privée n’est jamais d’une soli- dité de roc dans cette ville, ah ah ah ! En tout temps, et aujour- d’hui plus que jamais, aucun citoyen ordinaire n’a jamais pu se prévaloir de l’absolue garantie de parfaitement posséder un bien- fonds, un bien immeuble, un bien tout court. Le concept de propriété déborde de vitalité ici. Il ne finit pas de se former, de se défi- nir, de se métamorphoser, de déterminer les limites véritables de son acception ondoyante, changeante et multiple. Quelqu’un voit-il une chose ? L’aime-t-il ? Trouve-t-il qu’elle lui “ressemble” ? Il s’en empare ! Ou encore, il l’emprunte, et la garde ! Sans autre forme de procès. Tu vois, la possession du patrimoine le plus an- cien et le plus légitime peut n’importe quand être convoitée ou réclamée par n’importe qui. Les moins audacieux des challengeurs chercheront à se munir de faux titres de propriété délivrés par des notaires malhonnêtes ; ou encore ils s’armeront d’autres prétextes scabreux. Les autres ne gaspilleront pas leur énergie et leur temps à donner dans ces sortes de détails ridicules. Ils feront main bas- se sur le bien, purement et simplement. Pour réussir leur forfait, surtout quand il s’agit d’un terrain ou d’une bâtisse, ces spécia- listes de l’extorsion ouvertement assumée utiliseront soit leur influence au sein du régime en place, soit les défaillances ou la corruption de la machine judiciaire, soit des menaces et exactions perpétrées par des bandits ou des gendarmes soudoyés. Dans cette ville où rien n’est jamais sûrement acquis à l’homme, même pas le souffle de vie que lui prêta le Créateur, bienheureux le propriétaire à qui une pensée soucieuse, sinon angoissée, ne vint jamais à propos de la protection effective et continue par l’appareil étatique de son droit de propriété ! Le propriétaire de Lakou Pinèz, un membre à part entière de la bourgeoisie locale, remercia son informateur tout en lui jetant un regard de travers. Il comprit que le cas pouvait lui causer les pires ennuis politiques. Mieux valait, avoua-t-il à une connais- sance, ne pas attirer sur ma personne l’attention d’une “deuxième manière” rancunière et frustrée qui, pour se venger du passé, et conformément à une “première manière” grande mangeuse de bourgeois occis, clamait haut et fort ses envies de grignoter du bourgeois rôti. Il laissa tomber. Il reprit l’avion tout de suite, se répandant en sombres prédictions : - Vraiment, les vagabonds occupent le haut du pavé maintenant. Il n’y a plus aucun espoir pour cette ville ; c’en est fait d’elle ! Il ne remit plus jamais les pieds sur le sol natal. * * * * *
gence, aujourd’hui——au seuil de l’Année Bicentenaire de la ville——un lieu vibrant et bigarré, parfois phalanstère, parfois Cour des mira- cles, une fabrique de frustrations, un terreau où la misère devient l’engrais de sa propre fertilisation. Le renforcement du phénomène, au seuil de la “deuxième manière”, jeta les habitants des villas environnantes dans la consternation et la rébellion. Solange Gervais-Papey reçut une note d’un comité dit de salut local qui l’invita à une réunion destinée à “envisager les actions nécessaires à extirper le cancer qui défigure notre quartier”. Elle s’y rendit mais garda le silence. Les autres s’en- flammèrent. Riverains aisés, forts de leurs arguties de rentiers, bienheureux qui ignorent leur bonheur, ils explosèrent en impré- cations impétueuses : - On avait bien prévenu cette vermine de Gromal ! Maintenant, nous avons un problème sérieux sur le dos. On ne peut pas rester les bras croisés : il faut tenter quelque chose ! - Ces truands veulent nous maltraiter, nous fendre : nous devons nous défendre ! La propriété privée est un droit sacré. Sinon, dans un futur proche, ce sera le chaos. Aujourd’hui, c’est le terrain de notre ami absent ; demain, on envahira nos propres villas, on nous kidnappera, on nous tuera. - Je n’augure rien de bon des façons et propos sibyllins et incen- diaires du nouveau Prophète, ce promoteur du supplice du collier. Tu as raison, nous ne pouvons pas rester les bras croisés, sans rien faire, et laisser ces gens-là s’imposer à nous. - Regardez-les... Wouch !! Pouah !! Écoutez leur chahut, à longueur de journée ! Et leur sorte de discothèque en plein air qui, toute la nuit, crache mauvais sons et musiques vulgaires à pleins tubes ? - On ne peut plus faire la sieste ni dormir par ici ! Bientôt les cas de vol se multiplieront. Ils pourrissent notre quartier ! Nous devons réagir vite, car le temps presse. Qu’allons-nous entrepren- dre ? - Chercher une relation puissante au sein du pouvoir, voilà la solution ! Ainsi, nous obtiendrons une intervention rapide et musclée de la force publique pour chasser cette racaille répu- gnante. - C’est ça ! Connaissez-vous quelqu’un ? Après deux heures des mêmes protestations et d’autres palabres, les insurgés, tous farouchement opposés au régime du Prophète reve- nant, convinrent de recourir au concours de parents et amis qui y étaient déjà bien souchés, bien connectés politiquement. Et ils n’en manquaient pas. Une coutume des riches familles de la ville consiste à s’arranger, aux carrefours cruciaux du processus poli- tique, pour s’éparpiller sur l’échiquier afin de disposer de re- présentants au sein de toutes les sensibilités. Cette stratégie astucieuse, intelligente, leur garantit le droit de circulation et de manœuvre dans les couloirs et goulets de tous les régimes, quelle qu’en soit la couleur. Elles se maintiennent ainsi en selle, bouffent à toutes les tables et se font manger à toutes les sauces ; et leur mangeoire n’est jamais vide. Leurs affaires prospèrent toujours car elles ne tombent guère en disgrâce. Cette fois-ci, ces voisins opulents durent déchanter. Leur in- telligente stratégie bicentenaire de la virevolte et de l’échine souple ne marcha pas. Les relations contactées ne voulurent pas in- tervenir. Elles-mêmes déjà engagées dans d’épuisantes pirouettes pour courir les antichambres et dissiper les soupçons dont les cou- vrait l’entourage grincheux et méfiant du chef d’État rétabli, el- les craignaient, par quelque démarche visant à démanteler Lakou Pinèz, de tomber sous l’accusation de cruauté envers “le peuple”. Pas moyen de s’engager sur une voie aussi risquée. “Les choses sont dures au-dehors ; c’est l’enfer dans le milieu ces jours-ci !” se plaignit l’une d’elles, un acrobate perpétuel de la jungle politi- cienne locale ; “ces gens-là ne plaisantent pas, ils ne sont pas dans les rances”. La même relation ajouta : - Ne voyez-vous pas que ce nouveau Prophète a investi le Siège du Pouvoir accompagné d’une foultitude de nouveaux partisans au cœur sec et gros pour avoir trop souffert et trop attendu ? Ils sont im- patients d’arriver et d’accomplir leur transfert social et économi- que. Ils ne demandent qu’à déchirer quelques bourgeois à belles dents dans le but de rabaisser le caquet à tous les autres, ceux qui en réchapperaient. Le plus grand bonheur pour eux, en fait, ce serait de nous forcer à les admettre dans notre société, surtout dans nos lits. Non, mes amis, je regrette : je ne puis rien pour vous cette fois-ci ! Les membres du comité de salut local, salonards velléitai- res, laissèrent tomber eux aussi. Ils calmèrent leurs élans séditieux, non sans proclamer leur pronostic quant au sort de la ville : - Vraiment, les vagabonds occupent le haut du pavé maintenant. Il n’y a plus aucun espoir pour cette ville ; c’en est fait d’elle ! Ainsi s’affermit le droit à la vie de Lakou Pinèz. (1) Va te faire voir ! (2) claquement des lèvres en signe de mépris (3) Celui qui révèle l'abri d'une couleuvre (qu'on veut abattre) en est de fait le tueur (même s'il n'asséna pas lui-même le coup fatal). (4) badiner (5) coups de poing et gifles (6) supplice du collier (7) Catégorie de citoyens de la ville, frappés de déchéance sociale. (8) ingénieux (9) pauvre type (10) hydrocèle (11) Il se fâcha, il se vexa, il (nous) insulta, il péta mais il partit (il dut partir) !... Trop de punaises !! |
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