Bâtisseurs du lendemain
         Un extrait :

  C'en est fait d'elle...

           Le morceau ci-après débute à la fois le Troisième Mouvement
    (Kibadachi) et le chapitre 9. Il décrit les circonstances de la
    formation de ‘Lakou Pinèz’ (La Cour Punaise), une communauté -
    munie adjacente à la villa Gervais-Papey. S’y déroulera, vers le
    milieu de l’année 1985, “l’incident du kibadachi”. Ce fut une
    bagarre qui vit Maurice Gervais-Papey, alors âgé de dix-sept ans,
    flanqué une sévère raclée à Mètmòg, un sbire du régime au pouvoir.


           Adjacente à la villa Gervais-Papey, Lakou Pinèz est une petite
    agglomération de fortune de Fort-Princier dont la construction
    commença vers la fin des années 1970 pour ne plus s’arrêter. Elle    
    s’édifia sur un grand terrain laissé vacant par son propriétaire.
    Celui-ci, un ami des Gervais-Papey habitant depuis longtemps à l’é-
    tranger, prit le soin, avant de partir, de placer son bien sous la
    garde d’un nommé Gromal, un “homme sérieux”, un “homme de
    confiance”.        Gromal est un expert en débrouillardise, en
    dégagement. Gardien “sûr”, il réalisa vite le profit qui pouvait lui
    venir du terrain. Ses qualités d’entrepreneur sans pudeur savaient
    comment tirer par-ti d’une opportunité. Il conclut une entente
    informelle d’affermage avec une dizaine de preneurs : il leur permit
    d’occuper quelques petits carrés et d’y monter des masures de
    fortune à pièce unique. Parmi eux, la mère de Chipoul, un jeune de l’
    âge de Maurice, ex-trêmement ingénu, serviable et sympathique, un
    peu original, au tempérament aussi excentrique que le français
    marron qu’il adore parler. Maurice en vint à développer avec lui des
    rapports très cordiaux, amicaux même. Parmi eux également, la
    voisine Dumalia.   Et aussi, malheureusement, le nommé Mètmòg, un
    nervi du régime au pouvoir.
           En menant son opération, Gromal donna dans le goût du milieu pour
    la rouerie. Un exemple entre vingt. Il promit à une pauvre re
    célibataire de la laisser s’installer avec ses sept enfants, âgés   
    d’un à dix-sept ans, dans une petite cabane sommaire qu’il tit  
    lui-même ; il y consentit contre paiement préalable d’une somme mo-
    deste clairement entendue entre eux. Tout de suite après, il trouva
    un autre acquéreur qui lui offrit une meilleure affaire. Quand la
    dame se présenta avec progéniture, friperie, haillons et tout un
    bataclan pour emménager, Gromal lui barra la route. Il exigea plus  
    d’oseille. Aux objections désespérées de la malheureuse en larmes,  
    à ses affirmations de ne pas avoir un centime de plus, à son rappel
    de leur gentleman’s agreement, à ses suppliques, il opposa une
    brutale apostrophe :
    - Est-ce que je t’avais donné un papier ? Hein ?!... Pas de papier ?
    Tu plaisantes, ma chère, tu bétises ! Seuls les écrits restent,
    foutre ! Si tu n’as pas de papier, allez vous-en (1)!
           Puis, ayant remarqué un mouvement de colère du fils aîné, il leur
    tourna le dos avec un air de défi tout en lâchant un gros mot, un
    tuiper (2) sonore et un ricanement méprisant. Il les retourna à la
    rue avec leurs nippes. Il acheva d’assurer leur transfert de la
    pauvreté à la misère totale en refusant de leur remettre l’argent
    déjà versé. Il se croyait tout permis, ce citoyen intelligent, car
    Mètmòg, qui ne lui servait aucun fermage, le protégeait envers et
    contre tous.
           La pauvre famille éclata. La mère vécut d’aumône et dormit la
    nuit dans un marché public avec le plus jeune. Les autres enfants  
    se dispersèrent dans la ville, vivotant de mendicité et d’expé-
    dients. Ils n’allèrent pas à l’école—mais ils n’y étaient jamais
    allés.
           La famille se réunira peu de mois après : elle reviendra en  
    force et la tête haute s’établir à Lakou Pinèz, et pour de bon  
    cette fois-ci. Mais, on y arrive.
           Aux occupants des riches villas voisines qui protestaient du
    caractère insolite de son initiative de morcellement, Gromal   
    opposa le plus gros mensonge : il agissait sur l’ordre du maître
    absent.
    - Mais vous gâtez le quartier en y introduisant une clientèle pas
    très recommandable !
    - Mais non, mais non, patrons : je garde tout sous contrôle.
           Mètmòg ne tarda pas à s’instituer la plaie de la zone par son
    insolence et ses exactions contre ses compagnons de misère et les
    riverains vivant à un kilomètre à la ronde. Ceux dénués de poids
    social ou de protection politique, bien sûr. Il ne fut pas jusqu’à
    Maurice qui dut un jour répondre à son culot et rabaisser son ca-
    quet en se bagarrant avec lui.
           Cela se passa un matin des Pâques 1985. On y arrive aussi.
           Moins d’un an après cet incident, dit du kibadachi, survint la
    chute du Prophète “première manière”.
           À l’annonce de l’événement par la presse, la population des-
    cendit dans les rues pour hurler sa joie. Vers le milieu de la
    journée, l’allégresse universelle fit place aux actes de vengeance   
    contre les membres du régime qu’on croyait déchu. On décherpilla,  
    on déchouquaon détruisit, on pilla. Ce furent d’authentiques
    déblosailles nationales, l’apothéose du grabuge collectif.
           Pendant que ce volcan social se déchaînait dans la ville, Mètmòg
    resta terré chez lui, au fond de la propriété. L’après-midi entamait
    à peine son cours qu’une multitude justicière se présenta sur les
    lieux. Ses meneurs, vociférateurs à l’allure inquiétante, réclamè-
    rent de Gromal qu’il leur indiquât laquelle des cases appartenait  
    au “vaurien”.
           Gromal, n’ayant pas subodoré la gravité de la situation, fit le
    récalcitrant et même l’arrogant. Il voulut protéger son ami Mètmòg :
    - Pourquoi voulez-vous savoir ?!
    - Parce qu’il nous plaît de le savoir !
    - Alors je ne vous le dirai pas ! Moun-nan ki di men koulèv-la se  
    li-k touye-l !! (3)
    - An-han ? D’abord, trop de palabres ! Où est le vagabond ?!!
    - Il se repose ! Revenez plus tard !!
    - Ah ? Il se repose ?
           Les envahisseurs jetèrent leur réplique en se rapprochant davan-
    tage de Gromal pour l’enfermer dans un cercle asphyxiant. Il pouvait
    sentir sur sa nuque des souffles rendus haletants par l’énervement
    et le désir de vengeance. Quelqu’un lui jeta à l’oreille, d’une voix
    inquiétante de douceur :
    - Ainsi Ti-Mal, Mètmòg se repose, hein ? Eh bien va lui dire que ces
    anciennes victimes demandent pour lui et qu’elles lui apportent un
    lit plein d’épines et de punaises pour mieux se reposer. Tu veux t’y
    coucher à sa place, frérot ?
           Gromal comprit enfin que ses interlocuteurs n’étaient pas venus
    pour rancer (4). Il n’insista pas, s’empressa de montrer du doigt le
    logis de son complice aux visiteurs, qui y fondirent. Ils assérent
    au nervi une raclée telle que ce fut un miracle qu’il en sortit vi-
    vant. On lui bailla force espantes et patassouels (5). Ils lui eus-
    sent flanqué le tristement célèbre père Lebrun (6) n’était l’inter-
    vention de la sœur Dumalia qui, à genoux, cita la miséricorde divine
    et leur assura que “l’Évangile pas dit ça” pour les dissuader de
    faire rôtir le sbire.
           Se traînant à l’instar d’un cul-de-jatte, Mètmòg laissa la zone
    immédiatement par peur de finir grillé. Il reparaîtra peu d’années
    plus tard, comme une guigne, comme une glu, plus nuisible et plus
    détestable que jamais, au lancement de la “deuxième manière” par le
    Prophète. Il reprendra, en les amplifiant, ses pratiques abusives.
           Mais, encore une fois, on y arrive.
           Peu de jours après le châtiment infligé à Mètmòg, la propriété
    fut assiégée par une armée de pauvres et d’épaves (7), dont le fils
    aîné de la mère célibataire maltraitée dans le passé par Gromal.
    Dont aussi certains des justiciers de tantôt. Ayant remarqué, lors
    de la mission punitive contre l’homme de main du Prophète, toute
    cette étendue de terre restée presque entièrement inoccupée, ces
    misérables dégageants (8) avaient décidé qu’ils venaient de décou-
    vrir la solution à leurs problèmes de logement. Point barre. L’ex-
    dition d’envahissement devint la priorité pour eux : pas question
    de se laisser devancer par l’un des innombrables groupes de sans-
    abri qui, déjà, fourmillaient à travers la ville.
           Ils rassemblèrent leurs accointances et leurs hardes. Et ils  
    barquèrent. Leur objectif ? Profiter de la confusion ambiante  
    pour concrétiser dans cet espace leur droit à un toit, à un     
    foyer.
           De sa chambre, Maurice les vit s’y atteler résolument. Ingé-
    nieurs, maçons, ébénistes, et j’en passe, tous sans les titres ni  
    la formation, artisans et techniciens improvisés, acculés par l’ur-
    gence d’une misère trop longtemps endurée, fatigués de dormir à la
    belle étoile, sous les galeries ou au gré d’âmes indulgentes, ils
    érigèrent, là, sous la fenêtre de Maurice, leurs habitations pré-
    caires à partir de matériaux de récupération qu’ils utilisèrent avec
    une célérité et une ingéniosité admirables.
           Gromal, le gardien, l’homme de confiance, essaya avec véhémence
    de réclamer des loyers des envahisseurs. Il n’avait pas vraiment
    compris que la ville vivait des jours exceptionnels où les esprits,
    désormais libérés de la terreur trentenaire de la “première
    manière”, défiaient toutes les autorités. Les nouveaux occupants
    prirent très mal et l’initiative et l’arrogance d’icelle. Ils
    apostrophèrent et intimidèrent l’imprudent gardien, l’abreuvèrent   
    d’injures et le bousculèrent. Même qu’une dernière gifle violem-
    ment appliquée par le fils aîné de la mère célibataire, alors âgé  
    de dix-huit ans, lui arracha une dent. Chevauché par le plus
    impitoyable des esprits vengeurs, le fiston enragé l’admones-      
    ta :
    - À qui crois-tu pouvoir te permettre de venir demander des     
    loyers ? Oh-oh ! Quelle affaire hein ! Regardez-le... Des loyers...
    Bas les pattes ! Et plus vite que ça ! Ma mère ne t’avait-elle pas
    déjà payé, et pour nous tous, espèce de fréquent ?! Bon, trop de
    palabres : je te chasse ! Ma mère et mes frères et sœurs viennent
    habiter ici demain si Dieu veut, et je ne veux pas que la vue de ta
    sale binette les indispose. Disparais et ne commets jamais l’erreur
    d’oublier que notre lit d’épines et de punaises demeurera toujours à
    ta disposition. Malheur à toi si on te revoit ici, vòlè poul !
           Et un chœur de spoliateurs de renchérir en scandant à plusieurs
    reprises :
           Vòlè poul ! Vòlè poul ! Vòlè poul !
           L’infortuné Gromal vida les lieux sans demander son reste, d’au-
    tant que, en l’affublant de ce qualificatif peu ragoûtant, on lui
    couvrait les épaules et l’arrière du cou et de la tête d’énormes
    claques très douloureuses. Mètmòg n’était plus là pour lui donner du
    jarret et sa bénédiction. Il essuya une batterie coups de pied qui
    lui firent si mal qu’il eut l’impression que le saltimbanque (9) qui
    les lui assénait cherchait à lui enfoncer le pied dans le bas du
    dos. Le saltimbanque en question était Ti Coq, un jeune dont le dos
    portait les grosses cicatrices d’une dégelée au coco macaqueau
    gros bâton—que, sur demande de Gromal, lui infligea Mètmòg dans le
    passé. Ti Coq affirma par après qu’il entendit le gardien lâcher un
    pet retentissant pendant que son pied droit lui faisait payer pour
    sa méchanceté. Pour un temps, là où Gromal se réfugia, chez un
    parent dans un autre bidonville de Fort-Princier, il put à peine
    circuler. Il marchait comme sur des œufs ou, pour faire plus vrai,
    comme sur des charbons ardents, à l’instar d’un homme qui
    souffrirait de malaises hémorroïdaux aigus ou encore qui endurerait
    les inconforts d’une circoncision pratiquée la veille ou d’un
    maklouklou (10) coriace en pleine rébellion. Les enfants de son
    nouveau quartier qui, au début, ne le virent jamais marcher que de
    cette manière soigneuse, le surnommèrent pye dous, pieds doux.
           Gromal s’échappa de Lakou Pinèz par crainte de subir un jour le
    sort fatal dont le menacèrent les actionnaires du lieu, ces casse-
    cous qui ne rigolaient pas. Il refera surface une demi-décennie plus
    tard, lui aussi, après que le Prophète fut revenu instaurer la
    “deuxième manière”...
           Certain : on y arrive.
           En attendant, Gromal s’enfuit de peur qu’à un retour éventuel   
    du maître du terrain à la faveur du changement politique supposé,   
    il n’ait à répondre de l’accusation d’avoir orchestré l’entre-  
    prise de spoliation. Il partit au faîte de l’indignation, mortifié  
    d’avoir été humilié, lui, un homme de bien, un citoyen respectable
    qui le dimanche se faisait cirer les souliers et mettait une che-
    mise à manches longues et une cravate pour aller au service reli-
    gieux. Il se sentait mourir de rage d’avoir été traité de voleur   
    de poules  par des voleurs de terre. Lui, un vòlè poul ? un voyou ?!
    un escroc ?!!
           Gromal se jeta. Il s’en alla, augurant fort proprement de l’ave-
    nir le plus sombre pour la ville :
    - Vraiment, les vagabonds occupent le haut du pavé maintenant. Il   
    n’y a plus aucun espoir pour cette ville ; c’en est fait d’elle !
           On ne le revit plus dans la zone.
           D’autorité, Chipoul donna une conclusion à l’affaire :
    - Il fâcha, il vexa, il joura, il péta mais il parta !... Twòp  
    pinèz !! (11)
           Ce fut vers cette époque que l’endroit acquit une réputation de
    “cour de punaises” et fut baptisé Lakou Pinèz.

    * * * * *

           Alerté par un ami qui dès la fin de la décennie 1970 l’appela à  
    l’étranger, le propriétaire mit quelques années avant de réagir
    contre l’œuvre de spoliation de son terrain. Il voulait rentrer    
    en mère patrie régler cette affaire lui-même. Le lancement de la
    “deuxième manière” lui parut le moment idéal. Il rentra dans la
    ville, pareil à tant d’autres, euphorique et revanchard, beau et
    béat.
           Il chercha le concours de la justice pour récupérer le bien. Il
    dut vite déchanter. Une bonne âme le ramena à la réalité par le
    biais d’une bonne leçon de choses et de gens.
           On fit comprendre au propriétaire que, à moins qu’il ne fût lui-
    même un disciple chaud du Prophète réincarné, c’est-à-dire soit un
    militant, soit un opportuniste de la chance qui circule, la chance  
    à saisir, il n’y avait rien à faire et que, “sous ce gouvernement
    populaire, le peuple a toujours raison”. Par principe, n’est-ce pas,
    les prophètes de la ville ne désavouent jamais ceux qui agissent
    violemment en leur nom. Une opération brutale se mène-t-elle sous la
    bannière prophétique ? Elle bénéficie d’un entérinement d’office. En
    contribuant au renforcement de l’anarchie et de la terreur collec-
    tive, une telle action ne peut que prolonger la crise et consolider
    les bases du pouvoir afin d’en assurer la perpétuité. Dès lors,
    gouverner s’épanouit dans la répression et le chaos et se fonde sur
    l’impunité, la corruption, le clientélisme et le crétinisme. On
    signifia aussi au propriétaire que dans cette ville pratique, par
    tradition, la justice n’est pas gratuite. L’obtenir exige du ci-
    toyen qu’il fasse “un effort”, qu’il fasse montre de “compréhen-
    sion”. Il n’y a pas de pillaille ou, comme on dit là d’où vous
    venez, pas de “free lunch”. Vous voulez justice ? Eh bien, grais-
    sez la patte à toute une chaîne de contacts et d’entremetteurs
    voraces, avec pour seule garantie une espérance, et non une certi-
    tude de justice.
           La bonne âme le dit bien au propriétaire.
           C’était ça ou rien du tout ou l’enfer sur terre.
           Vous voyez, précisa l’informateur, le juge en siège, un militant
    chaud, est le cousin de l’un des spoliateurs. Kidonc, ainsi, il a
    les bras coupés, vous pigez ? L’homme de principes qu’il est ne
    saurait sévir contre un membre de sa famille, même fautif. Encore  
    un truc qui ne se fait pas chez nous !... Quoi ? C’est votre pro-
    priété ? Mais mon ami la propriété privée n’est jamais d’une soli-
    dité de roc dans cette ville, ah ah ah ! En tout temps, et aujour-   
    d’hui plus que jamais, aucun citoyen ordinaire n’a jamais pu se
    prévaloir de l’absolue garantie de parfaitement posséder un bien-
    fonds, un bien immeuble, un bien tout court. Le concept de propriété
    déborde de vitalité ici. Il ne finit pas de se former, de se défi-
    nir, de se métamorphoser, de déterminer les limites véritables de
    son acception ondoyante, changeante et multiple. Quelqu’un voit-il
    une chose ? L’aime-t-il ? Trouve-t-il qu’elle lui “ressemble” ? Il  
    s’en empare ! Ou encore, il l’emprunte, et la garde ! Sans autre
    forme de procès. Tu vois, la possession du patrimoine le plus an-
    cien et le plus légitime peut n’importe quand être convoitée ou
    réclamée par n’importe qui. Les moins audacieux des challengeurs
    chercheront à se munir de faux titres de propriété délivrés par des
    notaires malhonnêtes ; ou encore ils s’armeront d’autres prétextes
    scabreux. Les autres ne gaspilleront pas leur énergie et leur temps
    à donner dans ces sortes de détails ridicules. Ils feront main bas-
    se sur le bien, purement et simplement. Pour réussir leur forfait,
    surtout quand il s’agit d’un terrain ou d’une bâtisse, ces spécia-
    listes de l’extorsion ouvertement assumée utiliseront soit leur
    influence au sein du régime en place, soit les défaillances ou la
    corruption de la machine judiciaire, soit des menaces et exactions
    perpétrées par des bandits ou des gendarmes soudoyés.
           Dans cette ville où rien n’est jamais sûrement acquis à l’homme,
    même pas le souffle de vie que lui prêta le Créateur, bienheureux  
    le propriétaire à qui une pensée soucieuse, sinon angoissée, ne  
    vint jamais à propos de la protection effective et continue par     
    l’appareil étatique de son droit de propriété !
           Le propriétaire de Lakou Pinèz, un membre à part entière de la
    bourgeoisie locale, remercia son informateur tout en lui jetant un
    regard de travers. Il comprit que le cas pouvait lui causer les
    pires ennuis politiques. Mieux valait, avoua-t-il à une connais-
    sance, ne pas attirer sur ma personne l’attention d’une “deuxième
    manière” rancunière et frustrée qui, pour se venger du passé, et
    conformément à une “première manière” grande mangeuse de bourgeois
    occis, clamait haut et fort ses envies de grignoter du bourgeois
    rôti.
           Il laissa tomber. Il reprit l’avion tout de suite, se répandant
    en sombres prédictions :
    - Vraiment, les vagabonds occupent le haut du pavé maintenant. Il   
    n’y a plus aucun espoir pour cette ville ; c’en est fait d’elle !
           Il ne remit plus jamais les pieds sur le sol natal.

    * * * * *

           Ainsi naquit Lakou Pinèz, fille de la débrouillardise et de l’ur-
    gence, aujourd’hui—au seuil de l’Année Bicentenaire de la ville—un
    lieu vibrant et bigarré, parfois phalanstère, parfois Cour des mira-
    cles, une fabrique de frustrations, un terreau où la misère devient
    l’engrais de sa propre fertilisation.
           Le renforcement du phénomène, au seuil de la “deuxième manière”,
    jeta les habitants des villas environnantes dans la consternation et
    la rébellion. Solange Gervais-Papey reçut une note d’un comité dit
    de salut local qui l’invita à une réunion destinée à “envisager   
    les actions nécessaires à extirper le cancer qui défigure notre   
    quartier”. Elle s’y rendit mais garda le silence. Les autres s’en-
    flamrent. Riverains aisés, forts de leurs arguties de rentiers,
    bienheureux qui ignorent leur bonheur, ils explosèrent en impré-
    cations impétueuses :
    - On avait bien prévenu cette vermine de Gromal ! Maintenant, nous
    avons un problème sérieux sur le dos. On ne peut pas rester les bras
    croisés : il faut tenter quelque chose !
    - Ces truands veulent nous maltraiter, nous fendre : nous devons
    nous défendre ! La propriété privée est un droit sacré. Sinon, dans
    un futur proche, ce sera le chaos. Aujourd’hui, c’est le terrain de
    notre ami absent ; demain, on envahira nos propres villas, on nous
    kidnappera, on nous tuera.
    - Je n’augure rien de bon des façons et propos sibyllins et incen-
    diaires du nouveau Prophète, ce promoteur du supplice du collier. Tu
    as raison, nous ne pouvons pas rester les bras croisés, sans rien
    faire, et laisser ces gens-là s’imposer à nous.
    - Regardez-les... Wouch !! Pouah !! Écoutez leur chahut, à longueur
    de journée ! Et leur sorte de discothèque en plein air qui, toute la
    nuit, crache mauvais sons et musiques vulgaires à pleins tubes ?
    - On ne peut plus faire la sieste ni dormir par ici ! Bientôt les
    cas de vol se multiplieront. Ils pourrissent notre quartier ! Nous
    devons réagir vite, car le temps presse. Qu’allons-nous entrepren-
    dre ?
    - Chercher une relation puissante au sein du pouvoir, voilà la
    solution ! Ainsi, nous obtiendrons une intervention rapide et
    musclée de la force publique pour chasser cette racaille répu-
    gnante.
    - C’est ça ! Connaissez-vous quelqu’un ?
           Après deux heures des mêmes protestations et d’autres palabres,
    les insurgés, tous farouchement opposés au régime du Prophète reve-
    nant, convinrent de recourir au concours de parents et amis qui y
    étaient déjà bien souchés, bien connectés politiquement. Et ils     
    n’en manquaient pas. Une coutume des riches familles de la ville
    consiste à s’arranger, aux carrefours cruciaux du processus poli-
    tique, pour  s’éparpiller sur l’échiquier afin de disposer de re-
    présentants au sein de toutes les sensibilités. Cette stratégie
    astucieuse, intelligente, leur garantit le droit de circulation    
    et de manœuvre dans les couloirs et goulets de tous les régimes,
    quelle qu’en soit la couleur. Elles se maintiennent ainsi en selle,
    bouffent à toutes les tables et se font manger à toutes les sauces ;
    et leur mangeoire n’est jamais vide. Leurs affaires prospèrent
    toujours car elles ne tombent guère en disgrâce.
           Cette fois-ci, ces voisins opulents durent déchanter. Leur in-
    telligente stratégie bicentenaire de la virevolte et de l’échine
    souple ne marcha pas. Les relations contactées ne voulurent pas in-
    tervenir. Elles-mêmes déjà engagées dans d’épuisantes pirouettes
    pour courir les antichambres et dissiper les soupçons dont les cou-
    vrait l’entourage grincheux et méfiant du chef d’État rétabli, el-
    les craignaient, par quelque démarche visant à démanteler Lakou  
    Pinèz, de tomber sous l’accusation de cruauté envers “le peuple”.
    Pas moyen de s’engager sur une voie aussi risquée. “Les choses sont
    dures au-dehors ; c’est l’enfer dans le milieu ces jours-ci !” se
    plaignit l’une d’elles, un acrobate perpétuel de la jungle politi-
    cienne locale ; “ces gens-là ne plaisantent pas, ils ne sont pas
    dans les rances”.
           La même relation ajouta :
    - Ne voyez-vous pas que ce nouveau Prophète a investi le Siège du
    Pouvoir accompagné d’une foultitude de nouveaux partisans au cœur
    sec et gros pour avoir trop souffert et trop attendu ? Ils sont im-
    patients d’arriver et d’accomplir leur transfert social et économi-
    que. Ils ne demandent qu’à déchirer quelques bourgeois à belles
    dents dans le but de rabaisser le caquet à tous les autres, ceux  
    qui en réchapperaient. Le plus grand bonheur pour eux, en fait, ce
    serait de nous forcer à les admettre dans notre société, surtout
    dans nos lits. Non, mes amis, je regrette : je ne puis rien pour
    vous cette fois-ci !
           Les membres du comité de salut local, salonards velléitai-    
    res, laissèrent tomber eux aussi. Ils calmèrent leurs élans
    séditieux, non sans proclamer leur pronostic quant au sort de la
    ville :
    - Vraiment, les vagabonds occupent le haut du pavé maintenant. Il   
    n’y a plus aucun espoir pour cette ville ; c’en est fait d’elle !
           Ainsi s’affermit le droit à la vie de Lakou Pinèz.


(1)  Va te faire voir !
(2)  claquement des lèvres en signe de mépris
(3)  Celui qui révèle l'abri d'une couleuvre (qu'on veut abattre) en est de fait le
tueur (même s'il n'asséna pas lui-même le coup fatal).
(4)  badiner
(5)  coups de poing et gifles
(6)  supplice du collier
(7)  Catégorie de citoyens de la ville, frappés de déchéance sociale.
(8)  ingénieux
(9)  pauvre type
(10) hydrocèle
(11) Il se fâcha, il se vexa, il (nous) insulta, il péta mais il partit (il dut
partir) !... Trop de punaises !!
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